Plainte d’Ariane
de Friedrich Nietzsche(2022)
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Qui me réchauffe, qui m’aime encore ?
Donnez des mains chaudes !
donnez des cœurs-réchauds !
Étendu, frissonnant,
un moribond à qui l’on chauffe les pieds —
secoué, hélas ! de fièvres inconnues,
tremblant devant les glaçons aigus des frimas,
chassé par toi, pensée !
Innommable ! Voilée ! Effrayante !
chasseur derrière les nuages !
Foudroyé par toi,
œil moqueur qui me regarde dans l’obscurité :
— ainsi je suis couché,
je me courbe et je me tords, tourmenté
par tous les martyres éternels,
frappé
par toi, chasseur le plus cruel,
toi, le dieu — inconnu…
Frappe plus fort !
Frappe encore une fois !
Transperce, brise ce cœur !
Pourquoi me tourmenter
de flèches épointées ?
Que regardes-tu encore,
toi que ne fatigue point la souffrance humaine,
avec un éclair divin dans tes yeux narquois ?
Tu ne veux pas tuer,
martyriser seulement, martyriser ?
Pourquoi — me martyriser ?
Dieu narquois, inconnu ? —
Ah ! Ah !
Tu t’approches en rampant
au milieu de cette nuit ?…
Que veux-tu ! Parle !
Tu me pousses et me presses —
Ah ! tu es déjà trop près !
Tu m’entends respirer,
Tu épies mon cœur,
Jaloux que tu es !
— de quoi donc es-tu jaloux ?
Ôte-toi ! Ôte-toi !
Pourquoi cette échelle ?
Veux-tu entrer,
t’introduire dans mon cœur,
t’introduire dans mes pensées
les plus secrètes ?
Impudent ! Inconnu ! — Voleur !
Que veux-tu voler ?
Que veux-tu écouter ?
Que veux-tu extorquer,
toi qui tortures !
toi — le dieu-bourreau !
Ou bien, dois-je, pareil au chien,
me rouler devant toi ?
m’abandonnant, ivre et hors de moi,
t’offrir mon amour — en rampant !
En vain ! Frappe encore !
toi le plus cruel des aiguillons !
Je ne suis pas un chien — je ne suis que ton gibier,
toi le plus cruel des chasseurs !
ton prisonnier le plus fier,
brigand derrière les nuages…
Parle enfin,
Que veux-tu de moi, brigand ?
Toi qui te caches derrière les éclairs ! Inconnu ! parle !
Que veux-tu, Dieu inconnu ?
toi qui guettes sur les chemins, que veux-tu, — de moi ?…
Comment ? Une rançon !
Que veux-tu comme rançon ?
Demande beaucoup — ma fierté te le conseille !
et parle brièvement — c’est le conseil de mon autre fierté !
Ah ! Ah !
C’est moi — moi que tu veux ?
Moi — tout entier ?…
Ah ! Ah !
Et tu me martyrises, fou que tu es,
tu tortures ma fierté ?
Donne-moi de l’amour. — Qui me chauffe encore ?
qui m’aime encore ? —
Donne des mains chaudes,
donne des cœurs-réchauds.
donne-moi, à moi le plus solitaire,
que la glace, hélas ! la glace fait
sept fois languir après des ennemis,
après des ennemis même,
donne, oui abandonne-
toi — à moi,
toi le plus cruel ennemi !
Parti !
Il a fui lui-même,
mon seul compagnon,
mon grand ennemi,
mon inconnu,
mon dieu-bourreau !…
— Non ! Reviens !
avec tous tes supplices !
Ô reviens
au dernier de tous les solitaires !
Toutes mes larmes prennent
vers toi leur cours !
Et la dernière flamme de mon cœur —
s’éveille pour toi !
Ô, reviens,
Mon dieu inconnu ! ma douleur !
mon dernier bonheur !
(Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra. Aussi repris in Dithyrambes pour Dionysos)
