La barque mystérieuse
de Friedrich Nietzsche(2022)
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La nuit dernière, alors que tout dormait,
Et qu’on n’entendait plus passer
Que les soupirs incertains du vent,
L’oreiller ne m’a pas donné le repos
Ni le pavot, ni cette autre chose qui procure
Le grand sommeil : la bonne conscience.
Enfin, renonçant au repos,
Je courus à la plage,
La lune brillait, il faisait doux, et je trouvai,
Dans le sable chaud, l’homme et sa barque.
Ils sommeillaient tous deux, le pâtre et la brebis…
Et, sommeillante, la barque quitta la rive.
Une heure passa, peut-être bien deux,
Peut-être un an? Soudain
Mes sens sombrèrent
Dans une éternelle inconscience,
Et un gouffre s’ouvrit, sans fond…
C’était fini…
Vint le matin : sur des profondeurs noires
Flotte une barque qui repose, calme, calme…
Que s’est-il passé? crie une voix, bientôt cent.
Qu’y a-t-il eu? Du sang, du drame?
Non. Nous dormions, dormions tous…
Ah! que c’était bon, que nous dormions bien!
(Friedrich Nietzsche, Appendice au Gai Savoir)
