Au bord du glacier
de Friedrich Nietzsche(2022)
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Vers midi, quand l’été commence
À gravir la montagne,
Adolescent aux yeux fatigués et brûlants :
Il parle aussi,
Mais sa parole – nous ne pouvons que la voir.
Son souffle s’exhale comme on voit par une nuit de fièvre
Sourdre l’haleine d’un malade.
Cimes glacées, sapins, source
Lui répondent aussi,
Mais nous ne pouvons que voir leur réponse.
Car voici que plus vite le torrent dévale le rocher,
En guise de salut,
Et demeure immobile, colonne blanche frémissante
De désir.
Et le sapin prend un air plus sombre et plus fidèle
Que jamais.
Entre les glaces et les blocs mortuaires
Soudain éclate un rayon…
J’ai déjà l’un de ces rayons : j’en sais le sens.
L’œil d’un mort aussi
S’éclaire une dernière fois,
Quand son enfant plein d’affliction
Le serre, l’embrasse, l’étreint :
Une dernière fois alors jaillit
La flamme de la lumière, l’œil mort
S’embrase et dit : « Mon enfant ! »
Mon enfant, je t’aime, tu le sais ! »
Et tout s’embrase et se met à parler – cimes glacées,
Torrent, sapin –
Tout dit, du regard, les mêmes mots :
« Nous t’aimons !
Enfant, tu le sais, nous t’aimons, nous t’aimons ! »
Et lui,
L’adolescent aux yeux fatigués et brûlants
Les baise, plein d’affliction,
Toujours plus ardemment,
Et ne peut se résoudre à partir ;
Ses mots ne sont qu’un souffle, qu’un voile
Sur ses lèvres
Ses mots cruels :
« Mon salut est un adieu
ma venue est un départ,
je meurs jeune. »
Tout, alentour, tend l’oreille,
Respire à peine :
Plus un oiseau ne chante.
Alors, comme un scintillement,
Un frisson
Parcourt la montagne.
Tout, alentour, médite
Et se tait…
C’était à midi
À midi quand l’été commence
À gravir la montagne,
Adolescent aux yeux fatigués et brûlants.
(Friedrich Nietzsche, Poèmes et fragments poétiques posthumes, (1882-1888).
