La débâcle du printemps
de Boris Pasternak(2015)
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Le crépuscule allait s’éteindre.
Vers une ferme de l’Oural
Par la forêt, dans la débâcle
S’en allait un homme à cheval.
Les sabots claquaient dans sa course.
Comme un écho, le clapotis
Des eaux dans l’entonnoir des sources
En poursuivait le cliquetis.
Et lorsque, la bride abattue,
Il mettait son cheval au pas,
On entendait rouler la crue
Qui rugissait à quelques pas.
On entendait pleurer et rire,
Et se fracasser les cailloux,
S’arracher des souches entières
Qui s’effondraient dans les remous.
Au loin, dans le trou noir des branches,
Comme un tocsin retentissant,
Le rossignol entrait en transes
Devant l’incendie du couchant.
Où le saule a lâché sa traîne
De veuve au versant du ravin,
L’oiseau sifflait sur les Sept Chênes
Comme un brigand des grands chemins.
À quel amour, à quelle guigne
Allait la fougue de ces cris,
Et qui visait la chevrotine
Qu’il déchargeait dans les taillis?
Sylvain tapi dans la cachette
Des forçats en fuite, il allait
Surgir devant les estafettes
Des partisans postés au guet.
Et terre et ciel, forêt et plaine
Guettaient ce bruit intermittent,
Ces fragments cadencés de peine,
De joie, d’ivresse et de tourment.
(Boris Pasternak, « Vers de Iouri Jivago », in « Le Docteur Jivago »)
