Mon cœur avant ta venue
de Françoise Bujold(2015)
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Mediu
Jour de disette
pour les femmes porteuses de nouveau-nés
sur leurs têtes
hommes chargés de gréement
violente tempête dans les flancs de canots
aux écorces fragiles
soirs de bêtes à cornes égarées
dans les brûlis anglais
quelle fleur martyre
aux pétales éparses écartées jusqu’aux Antilles
bouleversées d’Angleterre
mélancoliques en France
revenues à pied dans les terres noires indiennes
cacher l’hiver
fierté de maisons et de vaisseaux
fouettés de feu
abattus comme des chiens
membres ankylosés pilotés
contre le clapotis des eaux sans capitaine
piétinement superstitieux absent de génuflexion
lente et douloureuse danse à-bras-le-corps
seul fiancé dans le sable
d’une Louisiane à chanter
Marie Melvina avec ou non ce prénom
orpheline de Grand-Pré
nuits chez les cultivateurs
jours chez les pêcheurs
silence une main sur la bouche
sur une éternelle saison de déportés
comme une colombe dans la plaine
deux siècles de petite vérole
sans nom de famille sans livre
sans amour dans la grande histoire
et un jour de haut soleil
où le cœur s’était à jamais saigné d’attente
il est venu en chair et en os
sur la pointe de sable
par des barachois de sel et de chaleur
commettre la promesse d’un pays
à rebâtir
1965
(Françoise Bujold, La Poésie canadienne-française, (Archives des lettres canadiennes), Montréal, Fides, 1969)
