Terre, jamais je ne t’oublierai
de Félix Leclerc(2013)
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Je me souviendrai
que tu étais ronde,
pleine de lait et de miel,
tel qu’écrit dans le livre,
avec des mamelles rondes,
gonflées, pesantes et chaudes
comme celles d’une nourrice,
rondes de partout,
vagues, vallons, collines,
épaules, jambes et croupe,
ronde comme la lune,
comme le blé et l’orge,
l’ongle du petit doigt,
le ventre des chaloupes
et le creux d’une oreille,
ronde comme un violon,
une assiette, une larme,
une baie éternelle avec courbes de sable,
ronde de la montagne,
une femme, une bouée,
la Terre couchée en rond,
dont on a abusé
et,
il faut le dire,
pillé, grapillé les trésors,
par le mari d’abord,
ensuite les enfants,
avec leurs gestes d’anges, l’ont tachée, salie bien souvent,
disons-le, souillée, la Terre,
surtout la nuit, l’hiver, en cachette,
on s’y est mis à vingt, à trente, à mille, à un million d’amants, passants,
on s’est donné le mot : cousins, voisins, marchands,
la blesser, la punir, la vendre,
la pourrir tant qu’on peut,
la tuer, celle qu’on aime et s’en laver les mains.
C’est connu que l’amour, pour le rejoindre,
juste avant la fuite,
il faut piocher, battre, percer…
Un homme sans femme, c’est quoi ?
sans la Terre, un Arabe, c’est quoi ?
et un Noir, et un Blanc
sans la Terre, sans la femme, c’est quoi ?
Qui n’est pas attendu est mort.
Ronde la Terre,
généreuse,
jamais je ne t’oublierai,
toi, ma femme, la Terre.
Île d’Orléans
Janvier 1986
à Juin 1988
(Félix Leclerc, Dernier calepin, 1988, pp. 190-191)
