Le feu gris…
de Alain Grandbois(2015)
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Le feu gris rongeant les cavernes du cœur avec des cris montant aux étages supérieurs
Avec des cris montant jusqu’aux toits du monde
Avec ce cri lourd des astres ébranlant le silence sidéral
Ce feu pareil à la pointe d’une rouge épée
Pourquoi l’avais-tu allumé quand tu savais que ton souffle même en serait effrayé
Je ne demandais pourtant qu’un peu de jour et de quiétude
Je ne demandais qu’un œil et qu’un reflet d’épaule
Je ne demandais que ma part d’homme assoiffé de lambeaux
Je ne demandais qu’une part raisonnable de désespoir
Je ne demandais que l’humiliation de mes deux genoux
N’étions-nous pas partis lestés d’étoiles étincelantes
Nos sourires dans nos gorges comme des anneaux de fiançailles
Nos doigts comme des oiseaux tremblants
Nos yeux vissés plus loin que les éternités
Nos corps mêlés comme si l’enfant déjà jouait dans nos chairs
N’étions-nous pas partis comme ces voiles pour des mers indéfinies
Pourtant tu savais que le feu porterait l’immense incendie des volcans
Tu savais la torche implacable des buissons allumés
Tu savais la nuit vide et l’aurore sans douceur
Tu savais l’homme nu parmi son désert
Tu savais sa souffrance comme un prochain cadavre
Et ma souffrance vivait des serpents de ton prochain oubli
Guettant l’heure du couteau de ton absence
Guettant l’ombre où se perdrait ton ombre
Guettant le premier mot sur ton visage de morte
Guettant le nœud profond des cyclones inévitables
Guettant le Signe et le Nombre choisis
Guettant les pitoyables sourires de la première trahison
Ah que soient noyées les clefs des portes d’or
Que soient maudites ces paumes tièdes sur un front perdu
Qu’une nuit sans fin déroule sur moi ses voiles de plomb
Ah qu’une fleur insensée pousse sur ce charnier
Je ne veux plus qu’enfoncer ma nuque et mes doigts dans ce délire
Où veille le froid brûlant de la dernière solitude
(Alain Grandbois, Les Îles de la nuit, 1944.
Initialement publié en 1934 in Poèmes, Hankéou, Chine)
