Jurnal
Achèvement de la dissolution de la démocratie américaine dans la ploutocratie et l'autoritarisme
Dégoût, désarroi et colère
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Mediu
L’an dernier, affligé par un débat politique qui me semblait refléter la crise des démocraties un peu partout dans le monde, je m’étais laissé aller à écrire un très long article, publié sur le site en quatre sections. Un an plus tard, mon désarroi n’a pas disparu, mais se double peu à peu d’une colère froide et d’une inquiétude sur le monde que nous allons laisser aux futures générations. Notre génération, confrontée à d’immenses défis, ne règle rien : au contraire, nous sommes lancés dans une course à l’abîme qui engage le sort de l’humanité et de la planète… Les média se font régulièrement l’écho de la chute de la natalité et, dans leurs analyses, peinent, me semble-t-il, à identifier la cause racine, que Cioran avait parfaitement pressentie : comment assumer la responsabilité morale d'imposer à quelqu'un, en lui donnant la vie, de grandir et vivre dans un monde que nous avons saccagé et achevons de détruire irrémédiablement ?
Trump, le nouveau (des)POTUS ?
Depuis son retour à la Maison-Blanche, la brutalité décomplexée et la mégalomanie grotesque des déclarations fracassantes de Donald Trump ont longtemps suscité une sorte d’amusement fasciné, qui laisse de plus en plus place à la consternation et à une sidération atterrée face aux conséquences possibles d’une politique ostensiblement vouée à détruire l’ordre international pour, sur les ruines, asseoir l’hégémonie mondiale des USA. L’agressivité de Donald Trump est justifiée par sa doctrine simple comme un slogan publicitaire : MAGA = Make America Great Again. Est-ce si simple ? En fait, depuis la fin de la guerre froide, qui a consacré que les USA étaient désormais une hyperpuissance sans véritable adversaire (malgré les menaces du terrorisme islamiste et l’affirmation progressive de la Chine), la politique étrangère américaine est orientée par ses intérêts économiques. Ainsi, depuis la chute du Mur, tous les présidents américains successifs (Bill Clinton, Georges Bush Jr, Barack Obama, Joe Biden et Donald Trump) ont mené une politique de puissance ouvertement dictée par les intérêts américains : seules les modalités ont changé, en fonction de l’habileté diplomatique et/ou de l’hypocrisie des dirigeants américains… La rupture induite par Trump ne réside donc pas dans son slogan MAGA - qui est en outre erroné car les USA ne sont pas contestés en tant qu’hyperpuissance – mais dans l’écart entre le discours, tourné vers la défense des intérêts américains, et les actes, en grande partie tournés vers la promotion de ses intérêts personnels, en premier lieu ses intérêts financiers et ceux de sa famille. Même si l’histoire politique américaine est jalonnée de dynasties familiales, jamais aucun président américain n’a à ce point confondu la grandeur des USA avec la magnificence de sa propre personne et de son clan, versant dans un culte de la personnalité qui fait irrésistiblement songer à certains monarques ou dictateurs, ce qu’annonçait déjà l’assaut contre le Capitole et qu’accentue la mise au pas des institutions et des services fédéraux – notamment la police de l’immigration qui se comporte de plus en plus comme une milice à son service.
La mégalomanie délirante de Donald Trump ne fait aucun doute. Elle date depuis toujours, avec ses « Trump tower » et ses « Trump airplane », où son nom s’étale le long du fuselage en lettres d’or de plusieurs mètres, mais, auparavant, quand Trump n’était qu’un personnage excentrique et excessif de la vie publique américaine, alimentant les potins new-yorkais et poussant le « bling-bling » au-delà de toutes les limites connues en France (les Guignols s’en seraient régalés), il faisait rire. Désormais, cette mégalomanie fait rire et fait peur en même temps, par la fatuité et la dangereuse arrogance qu’elle dévoile chez un homme investi du pouvoir de diriger la première puissance mondiale. Ses tweets et ses « mèmes » ridicules, où Trump se met en scène en super-POTUS grimé en Pape, ou en Superman, ou en guerrier Jedi, son obsession de marquer l’Histoire à tout prix et d’en être récompensé du prix Nobel de la Paix, sa volonté d’inaugurer un défilé militaire le jour de son anniversaire ainsi que celle d’ériger – à l’occasion des festivités du 250ème anniversaire des USA - le plus grand arc de triomphe du monde (où je ne serai pas étonné de voir Trump siéger au firmament des personnalités américaines, en juste compensation de n’avoir pu faire agrandir le mont Rushmore pour y apposer son effigie), reflètent une personnalité éminemment toxique avide de se voir admiré et adulé comme le nouveau « maître du monde ». Cette prétention se double d’une grossièreté et d’une imbécilité crasse assez stupéfiantes, mais le plus stupéfiant me semble en fait la capacité des Américains à le tolérer, alors que la liste de ses outrances - dont une seule le disqualifierait en Europe - semble inépuisable : son racisme viscéral et pleinement assumé, son regard prédateur sur les femmes (son fameux "you can grab them by the pussy"), le slogan "Catch 'em all" de la traque des migrants qu'il a déclenchée à travers les USA (comme s'il s'agissait d'un remake de Pokémon Go), son refus obtus de reconnaître les impacts écologiques – pourtant largement documentés - des activités humaines (ou, plus exactement, il ne reconnaît que les effets servant ses intérêts comme par exemple la libération des routes maritimes en Arctique sous l'effet du réchauffement du pôle), la stupidité de ses interrogations sur la pertinence d’un bombardement nucléaire en Atlantique pour dissiper un cyclone en formation, la dangerosité de ses supputations sur l’efficacité d’inhaler de la javel pour tuer le virus du covid directement dans les poumons, l'absurdité de sa dénonciation de la vaccination obligatoire (malheureux bébés qu’une infirmière cruelle attend avec une seringue pour leur inoculer à la chaîne – comme à du bétail – des dizaines de vaccins d’un coup), l'idiotie de sa justification du lâchage des Kurdes (énoncée lors de son premier mandat et achevée lors de son deuxième mandat) par le fait qu’on ne leur doit rien puisque les Kurdes n’ont eux-mêmes rien fait pour soutenir les USA dans la guerre contre l’Allemagne ou le Japon, le narcissisme de son souhait d’organiser un défilé militaire et/ou un grand tournoi de MMA à la Maison-Blanche (devenue une annexe de Mar-a-Lago) pour célébrer son anniversaire, l'incohérence de sa distribution de taxes douanières basées sur des pourcentages incompréhensibles le conduisant à taxer des îles inhabitées au nom du rattrapage des balances commerciales, ou encore sa récente déclaration d’amour au charbon « the beautiful clean coal », etc. Si Trump était seulement violent et cynique, comme il le fut avec Volodymyr Zelinski ainsi qu’à plusieurs reprises avec les dirigeants européens, africains et américains (dont le Canada), ou en retirant unilatéralement les USA des organisations internationales qu’il discrédite aussi souvent qu’il peut, l’hypothèse raisonnable serait celle d’une bascule des USA vers une politique hyper-nationaliste mais, pour moi, le plus troublant est la profonde stupidité et la mégalomanie de la personne, égrenées à longueur de tweets et de fake news où plus personne ne peut démêler ce qui relève de la manipulation et ce qui relève de l’imbécillité, mais qui ne semble guère choquer aux USA…
L’attitude arrogante, erratique et indigne de Donald Trump est dangereuse, pour le monde et pour les USA. Ce qui semblait autrefois inconcevable - une guerre civile aux USA suivie d’une guerre mondiale (sous forme de conflits locaux attisés par les rivalités entre grandes puissances, comme au temps de la guerre froide, mais dans un contexte exacerbé par la prolifération nucléaire) – relève désormais du possible. 2026 est une année dangereuse pour la démocratie américaine car il est certain que le résultat des élections des mid-terms seront contestées. Quelle qu’en soit l’issue, démocrates et républicains suspecteront l’autre camp d’avoir manipulé le scrutin. Si Trump gagne, plusieurs Etats américains risquent de ne pas accepter de subir plus longtemps une politique intérieure qui vire au régime policier. Si Trump, qui est incapable d’envisager la défaite, venait à perdre, la question qui se pose est celle des garde-fous constitutionnels en cas de tentative de sa part pour empêcher la bascule du Congrès. Le risque d’émeutes est très élevé, comme autant d’étincelles pour l’embrasement général du pays qui pourrait servir de prétexte à l’établissement d’un état d’urgence indéterminé. Trump n’aime pas qu’on le brocarde sur ses tendances dictatoriales et va même, puisqu’il ne cache rien de son estime pour Vladimir Poutine qu’il a accueilli fort aimablement en Alaska en lui faisant l’honneur de monter dans sa voiture officielle, à s’irriter qu’on médise de son ami russe. En fait, Trump ne considère pas Poutine comme un dictateur – du moins pas plus que Trump ne l’est lui-même - et ce, pour une raison aussi simple qu’évidente, qui nous laisse un peu pantois de n’y avoir pas pensé avant. Pour Trump, les dictateurs sont des hommes stupides et méprisables qui ne règnent que par la force : en conséquence, ni lui ni Poutine ne peuvent être des dictateurs puisqu’ils sont tous deux des hommes supérieurement intelligents et pleins de bon sens !!! Il me semble que ce genre d’analyse (qui me fait irrésistiblement songer au mot de Coluche : « l’intelligence, on croit toujours en avoir assez, vu que c’est avec ça qu’on juge ») dévoile assez clairement le niveau d’intelligence de son auteur… Quand Donald Trump poussa le bon sens à juger pertinents et légitimes les remarques et conseils de Poutine, brillamment élu à plus de 98% lors des élections présidentielles de 2024, sur les dysfonctionnements de la démocratie américaine qui ont selon lui, notamment via le vote par correspondance, permis à Joe Biden de truquer les élections pour s’opposer à la réélection de Trump, on sut qu’on avait de bonnes raisons de s’inquiéter de l’appétence de Trump pour un pouvoir sans limite !
USA : une démocratie qui dysfonctionne et titube
Trump est un milliardaire mégalomane grotesque, stupide, inculte et grossier, dont la crédibilité ne repose que sur la puissance du pays qu’il préside et non sur ses qualités intrinsèques, quoi qu’il prétende dans son livre (qu’il n’a pas lui-même écrit) « The art of deal » où il se présente comme un génie du deal. Pour Trump, l’art du deal est un don, qu’on a ou qu’on n’a pas - «deal-making is an ability you're born with. It's in the genes.» - et il fait évidemment partie des élus. Comment la démocratie américaine, considérée comme l’une des plus robustes et efficaces du monde, a-t-elle pu faire émerger un tel personnage et le conduire au pouvoir ? Ainsi que je l’écrivais l’an dernier, en évoquant les élections présidentielles où les électeurs américains ont été contraints de choisir entre un vieillard malade et sénile (Biden) et un vieillard narcissique et inculte (Trump), cette démocratie dysfonctionne gravement, bien plus gravement que la crise de croissance des démocraties savamment analysée par Marcel Gauchet. On pouvait toutefois espérer un sursaut : il a eu lieu en partie puisque le DOGE, que Trump avait confié à Elon Musk brandissant sa tronçonneuse, a explosé sous l’effet de ses excès mais le constat reste accablant. Des amis, qui sont allés récemment aux USA, m’ont décrit une situation potentiellement explosive tant les tensions sont désormais exacerbées, notamment depuis l’assassinat de Charlie Kirk. Dans un pays où les armes circulent librement, chacun craint désormais de s’exprimer ou de croiser la route d’extrémistes illuminés. Dans certains états du Sud, le Ku Klux Klan a de nouveau pignon sur rue : il ne se présente plus comme un mouvement ségrégationniste contre les noirs américains mais comme un mouvement patriote de défense des « vrais » américains. Dans d'autres états, ce sont des Black Panthers qui patrouillent en milices armées pour protéger leurs quartiers - leurs territoires - contre les intrusions des policiers de l'ICE. Trump a-t-il réveillé les vieux démons de l’histoire américaine ou n’est-il en fait que la conséquence visible de tendances de fond dans la psyché américaine, portées à leur paroxysme ? Je penche pour la deuxième hypothèse : Trump en lui-même n’est rien qu'un épiphénomène du désir du peuple américain de se doter d’un leader incarnant sa volonté de puissance et c’est l’adhésion populaire à Trump qui constitue le vrai problème. La société américaine est profondément inégalitaire. A bien des égards, la structure sociale américaine ressemble à celle d’un pays du tiers monde, avec des inégalités criantes entre des élites s’accaparant la richesse du pays et le reste d’une population malade, détruite par la malbouffe (tout Européen qui met le pied pour la première fois aux USA est frappé par le nombre de personnes obèses et en mauvaise santé) et plongée dans la misère, privée d’accès à la santé ou à l’éducation, droits pourtant élémentaires dans la plupart des pays développés. A la violence étatique des dictatures oppressant leur population, les USA offrent le modèle d’une pauvreté endémique chez les exclus du « rêve américain » et d’une violence individuelle exacerbée par la libre circulation des armes à feu, où chacun profite et/ou se défie de son prochain, dans un monde divisé en prédateurs et proies et régi par les intérêts privés d'une caste de milliardaires.
Le monde que nous prépare l’oligarchie des milliardaires est un monde de rapports de force et de profonde solitude, accentuée par les simulacres de l’IA dont l’émergence irrésistible, de plus en plus perceptible, envahit nos vies et nous submerge de sa vacuité, creusant un vide existentiel (au cœur des études de Gilles Lipovestsky). Le Japon moderne offre sans doute un premier aperçu du futur qui nous guette : hikikomori, kodokushi, etc. autant de termes forgés pour décrire des vies recluses, dans l’attente de la mort solitaire, dans l’oubli et l’abandon jusqu’à ce que les voisins s’émeuvent de l’odeur émanant du cadavre… Est-ce là le monde dans lequel nous voulons vivre ? Un monde où une petite communauté de nantis profite de sa fortune et rêve à la jeunesse éternelle promise par la trans-humanité, tandis que le reste de l’humanité tente péniblement de survivre… Comment accepter comme normal de voir un clochard se tasser dans un coin de porte cochère, entre deux vitrines de magasins achalandés, pour manger en cachette le reste de sandwich qu’il vient de ramasser dans une poubelle, au milieu des autres déchets ? Ce monde est révoltant, à la fois par la mise en évidence de la misère humaine qu’une société débordante de richesses est capable d’engendrer mais aussi par l’indifférence de la foule, comme si nous nous étions accoutumés ou résignés à ne pouvoir y apporter remède, comme si l’individualisme et l’obsession des standards économiques (à en croire les spécialistes, tout va bien puisque le chômage recule, que le PIB se maintient et que les indices boursiers ont battu leurs records depuis l’élection de Trump) avaient tué toute faculté d’empathie (mais les enfants y sont encore sensibles : on lit dans leur regard l’incompréhension de la situation d’un adulte allongé dans le froid sur un carton, qu’on contourne en faisant semblant de ne pas le voir). Quand certains élus ou candidats, aux USA ou en Europe, vitupèrent contre les hordes d’immigrés violeurs et assassins, comment peut-on – au-delà des exagérations et des amalgames électoralistes - ne pas comprendre que cette violence est pour l’essentiel une violence en retour de celle qu’on inflige à des êtres humains, en premier lieu l’indifférence, jusqu’à les rendre fous ? Un soir d’hiver à Paris, en 2024, tandis que j’attendais mon tramway emmitouflé dans mon manteau et mon écharpe, avec quelques autres personnes, nous entendîmes, semblant s’approcher de nous, des hurlements continus, atroce mélange de douleur, de haine et de colère. Il faisait nuit et tombait doucement du ciel un mélange de pluie et de neige fondue, qui poissait les trottoirs d’une boue glacée. Regardant avec inquiétude dans la direction des cris, nous vîmes peu à peu venir vers nous, mais sur le trottoir opposé, un jeune migrant seulement vêtu d’un pantalon de survêtement élimé et aux épaules couvertes d’un drap sale… Il marchait pieds nus… Il regardait devant lui, les yeux fixes, la bouche ouverte et hurlait continûment, comme une bête à la mort. D’où venait-il ? Qu’avait-il enduré depuis la Syrie ou l’Afghanistan pour venir errer de nuit dans les rues de Paris, grelottant de froid et privé de tout, au milieu des vitrines de bars, de boulangeries, etc. Il avait sans aucun doute basculé dans la folie : était-il encore possible de faire quelque chose ? Nul, dans la station, n’esquissa un geste ou ne chercha à croiser son regard. Y compris moi. Qu’allait devenir ou faire cet homme ? Si j’avais appris, dans les jours suivants, qu’il avait agressé quelqu’un le soir même, je n’en aurais pas été surpris. Il y a beaucoup d’hypocrisie dans la récupération politique des crimes commis par des migrants. Comment s’étonner ou s’indigner que des gens, que nous laissons basculer dans la folie, deviennent finalement fous et/ou violents, et nous retournent en haine l’indifférence et le mépris que nous leur infligeons ? Pour lui, il était sans doute trop tard… Mais pour d’autres ?
Cette haine est le ferment du succès de Trump, qui s’érige en protecteur des bons Américains. Mais l’incroyable arnaque de Trump – milliardaire vautré dans les affaires et le business depuis l’adolescence - est aussi d’avoir réussi à se faire élire puis réélire comme président anti-système défendant le peuple contre les élites. Certes, Trump est indéniablement anti-système, en ce sens qu’il s’inscrit en rupture avec ses prédécesseurs à la Maison Blanche, mais le système nouveau qu’il incarne est encore plus radicalement tourné contre les intérêts du peuple, qui n’est plus envisagé que comme main d’œuvre corvéable ou masse de consommateurs offerts en pâture au marché qui les noie de distractions, au sens pascalien du terme, pour leur masquer l’inanité de la vie qu'ils mènent (dont la consommation de psychotropes et de drogues en tout genre est peut-être un autre symptôme) et la vacuité d'un système que Gilles Châtelet avait violemment dénoncée et raillée dans son pamphlet "Vivre et penser comme des porcs", publié peu avant son suicide. Vivons-nous comme des porcs ? Je pense – quitte à paraître excessivement méprisant – que la « stupidité docile » d’une grande partie du peuple américain, heureux tant qu'on lui permet de consommer sans entrave, a aussi compté dans le succès de Trump. Pour qu’un scénariste ait eu l’idée du film « Idiocracy », rapidement devenu culte, c’est qu’il y a quelque chose, dans l’atmosphère générale du pays, capable d’inspirer cette idée. Le taux d’illettrisme de la population adulte est estimé à environ 20% aux USA (chiffre officiel), ce qui traduit une situation de grande fragilité démocratique car une large proportion de la population, n’ayant pas les moyens de réfléchir par elle-même, est aisément manipulable via les réseaux sociaux ou les média, tous tenus par des milliardaires.
Grâce à leur omniprésence médiatique, et aussi grâce aux ambiguïtés du rêve américain, qui est principalement un rêve de puissance et de confort matériel, porté par un désir cupide d’accumulation de richesses, les milliardaires ont façonné la psyché américaine et se sont emparés de tous les leviers du pouvoir, transformant cette démocratie en ploutocratie. Un milliardaire, qui a l’habitude que l’argent lui ouvre toutes les portes, ne peut comprendre que ses désirs ne soient pas exaucés. Bien avant que n’éclate l’affaire Epstein, le film de Stanley Kubrick « Eyes wide shut » illustrait comment l’impunité du pouvoir et de l’argent permettait à une communauté de milliardaires new-yorkais de s’affranchir de toute limite, au mépris de toute humanité… Le pouvoir est une drogue addictive qui grille le cerveau, et on devrait se défier systématiquement de toute personne manifestant ouvertement son appétence. Très rares sont les personnalités politiques qui résistent à l’ivresse du pouvoir et de l’argent, encore plus rares celles qui y résistent quand elles ont presque été conditionnées par naissance à tout obtenir d’un simple « je veux » qui résonne comme « j’exige ». Le Conseil de la Paix, créé par Trump pour saper l’ONU et les principes du multilatéralisme, n’est rien d’autre qu’une communauté d’allégeance à sa volonté personnelle, érigée en principe de droit comme il l’a énoncé sans aucun scrupule en janvier 2026 lors d’une interview : « I don’t need international laws. I’m limited only by my own morality » reformulant à sa façon l’impératif catégorique de Kant sur l’universalité de la morale d’une volonté raisonnable… Ainsi, persuadé que tout ce qui lui passe par l’esprit est bénéfique à l’humanité parce qu’émanant de sa volonté, Trump ne s’interroge probablement jamais sur la validité ni sur la valeur éthique de ses exigences et doit sincèrement considérer que le prix Nobel de la paix aurait déjà dû lui avoir été remis dix fois (alors que sa versatilité et sa vision à court terme ont déjà causé des catastrophes) ! Il est tout aussi probable qu’il croit sincèrement que ses opposants sont systématiquement dans l’erreur, puisqu’ils s’opposent à lui, et sont de dangereux séditieux qu’il faut mater lorsqu’ils s’obstinent dans l’erreur. En fait, l’existence des milliardaires au sein d’une démocratie constitue une menace mortelle car une telle concentration d’argent et de pouvoir dans les mains de quelques individus, totalement asservis au pouvoir qu’ils croient détenir, fausse son fonctionnement. Cette concentration manifeste une forme de folie généralisée, le reflet d’une névrose hyper-matérialiste car rien d’autre ne peut expliquer le rêve – hélas contagieux par désir mimétique – d’accumuler tant d’argent qu’une vie entière ne suffirait pas à le dépenser, et d’étaler tant de luxe ostentatoire pour affirmer sa supériorité sur la « masse ». Et cette folie engendre en réaction, par dégoût et colère, des mouvements ou des actions à la folie également meurtrière. L’actuelle popularité, dans certains milieux militants, de Luigi Mangione ou de Théodore Kaczynski (théoricien et praticien de l’éco-terrorisme, sous le nom de « Unabomber ») devrait interroger sur l’adhésion à des formes de plus en plus violentes de rejet. Et je me suis parfois demandé, à l’écoute des moments médiatisés du procès des auteurs des attentats commis en France le 15 novembre 2015, si la bascule de certains jeunes dans l’islamisme radical ne résultait pas de la récupération de cette réaction d’exécration – en partie compréhensible et même légitime – et qu’il est donc vain de prétendre lutter contre l’islamisme radical sans aussi s’interroger sur les travers de nos sociétés malades, distillant une détestation qu’elles ne savent combattre que par une détestation en miroir…
Les milliardaires vers la guerre totale
Qui a lu Gaston Bouthoul – le fondateur de la polémologie et le meilleur penseur du « phénomène guerre » - sait que la guerre demeure le moyen privilégié des sociétés humaines pour régler leurs difficultés et que le point de bascule d’une société vers la guerre réside dans l’élimination violente de toute opposition interne. Cette purge, qui repose en général sur la désignation préalable d’un bouc émissaire (cf la théorie de René Girard) dont il faut purifier la société pour la débarrasser de ses ennemis intérieurs, est l’acte précurseur d’une mobilisation de plus grande ampleur. Et, dans le contexte international, l’ennemi est déjà désigné : la Chine, que Trump pourrait avoir envie de briser avant qu’elle devienne un rival trop puissant capable de contester son hégémonie. Trump fauteur de guerre, malgré sa convoitise du prix Nobel de la Paix ? Oui, il me semble tout à fait possible que sa politique débouche sur une guerre planétaire de grande ampleur, sous le seuil de la dissuasion nucléaire mais terriblement meurtrière comme la guerre actuelle entre la Russie et l’Ukraine, et que, dans les décennies futures, le souvenir de Thomas Matthew Crooks soit honoré comme celui de Georg Elser ou Hans Scholl. Trump mènera sa guerre au nom de la grandeur civilisationnelle des USA et de l’Occident mais il risque davantage de s’inscrire dans l’Histoire comme le fossoyeur de la puissance américaine que comme celui qui aura consolidé la puissance américaine. En effet, en cas de conflit, la Chine saura probablement se défendre, que ce soit par des moyens militaires (qu’elle développe très rapidement) ou par des moyens indirects comme le déclenchement d’une crise financière (même si la Chine serait également elle aussi ébranlée en retour). La lecture de « L’art de la guerre » de Sun-Tzu, général chinois du VIème siècle avant J-C, dévoile que l’art chinois de la guerre, dont les principes restent très actuels, réside dans la duperie. Sun-Tzu enseigne qu’il faut paraître fort sur ses points faibles et cacher ses points forts, pour inciter l’adversaire à engager le combat dans des circonstances qu’il ignore lui être défavorables et dont il prendra trop tardivement conscience pour éviter d’être défait. Cette stratégie repose sur la connaissance préalable et objective de ses forces et faiblesses par rapport à celles de l’adversaire, d’où la maxime la plus célèbre de l’ouvrage : « Connais ton ennemi et connais-toi toi-même ; eussiez-vous cent guerres à soutenir, cent fois vous serez victorieux. » qui explique l’obsession de la Chine pour l’espionnage. Même si les USA pratiquent eux aussi intensément l’espionnage (y compris envers leurs alliés et leur propre population, avec des méthodes de plus en plus intrusives grâce aux outils d'IA pour exploiter les données des réseaux sociaux et des data-centers), je crains que Trump et ses conseillers ne soient pas assez subtils pour comprendre qu’ils agissent d’une manière qui – à leur insu – crée un rapport de force progressivement propice à la Chine sur le long terme, qui se contente pour l'instant d’agir discrètement pour récupérer à son profit les espaces libérés par les USA, qui ont détruit tous les liens diplomatiques de coopération et de softpower patiemment tissés depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Trump a réussi à distendre la relation privilégiée des Américains avec ses meilleurs alliés, en Europe et au Canada, en les menaçant et en les insultant à longueur de tweets intempestifs, allant jusqu’à se moquer des centaines de soldats européens morts en Afghanistan pour soutenir les USA dans leur combat contre le terrorisme d’Al-Qaida et des talibans, qui ont d’ailleurs finalement triomphé... Cette distance n’est pas encore une défiance mais l’affolement de nombreux pays européens, dont certains vont désormais jusqu’à envisager de se doter, à l’imitation de la France, d’une force de dissuasion nucléaire, trahit que le lien de confiance a été rompu – sans doute durablement - entre l’Europe et les USA.
Mais il ne s’agit pas seulement de la rivalité des USA avec les autres grandes puissances – en premier la Chine - qui menacent son hégémonie : au-delà des enjeux géopolitiques, les milliardaires réunis autour de Donald Trump sont aussi en guerre avec le monde, qu’ils ont mis au pillage en acceptant cyniquement les dommages de long terme par cupidité de court terme. Le slogan « Drill, baby, drill » cher aux MAGA ne signifie pas que Donald Trump est ignorant des dégâts provoqués par sa frénésie de forage mais juste qu’il s’en fiche car l’intérêt financier immédiat prime sur tout le reste. Au contraire, on peut supposer que Trump est pleinement conscient du dérèglement climatique puisqu’il escompte pouvoir en bénéficier pour contrôler l’Arctique et en exploiter les ressources minières et pétrolières (ce qui n’est pourtant pas certain car le dérèglement climatique, s’il venait à perturber le Gulf Stream, pourrait aussi accentuer les tempêtes polaires et la rigueur hivernale dans l’hémisphère nord). Les générations futures (y compris ses petits-enfants) le maudiront peut-être mais, pour le moment, tant que les cyclones tropicaux ne l’empêcheront pas de profiter de ses parties de golf à Mar-Lago, il s’en accomodera… Le mépris de Donald Trump, qui n’a même daigné se faire représenter à Belem au sommet de la COP30, menace d’anéantir les progrès obtenus – ou a minima d’y mettre un coup d’arrêt - depuis le 1er sommet de la Terre tenu à Rio en 1992. Sous l’impulsion des USA, le monde retombe dans l’erreur fondamentale de croire que l’Histoire humaine s’impose au monde, or il est évident que l’humanité périra avec le monde si nous le détruisons. Dès les années 1990, dans « Le contrat naturel », Michel Serres (qui fut quelques années officier de marine avant de devenir la voix philosophique française la plus pertinente et la plus profonde sur les enjeux écologiques) avait affirmé la nécessité d’une symbiose entre l’Humanité et le Monde et avait proposé d’ériger la Terre (et l’ensemble du vivant, qu’il appelait la « Biogée ») en sujet de droit. Son projet était l’élaboration d’un Contrat naturel complétant le Contrat social pour transformer la démocratie en « cosmocratie », c’est-à-dire en système de gouvernance à l’écoute (notamment via une recherche scientifique désintéressée et non plus soumise aux enjeux économiques) des grands équilibres et des liens entre le Monde et l’Humanité, aujourd’hui équipotente à un Etre-Monde. Michel Serres dénonçait notre « acosmie », la destruction de notre lien au cosmos que tous les peuples et civilisations avaient su préserver dans leurs cosmogonies. Comme un écho de la sortie de l’âge des religions (si bien décrite par Marcel Gauchet), le mystère des anciennes mythologies et religions a été effacé et remplacé par un techno-scientisme proche de l’idolâtrie. Cette fascination est dangereuse car elle se double d’un nouveau messianisme. Après avoir saccagé la Terre et l’avoir rendue presque inhabitable pour tous les êtres vivants, que nous avons globalement tous domestiqués ou exterminés (la biomasse planétaire des mammifères se répartit désormais entre les humains à environ 35 %, les animaux domestiques, dont le bétail, à environ 60 % et les mammifères sauvages, dont les mammifères marins, à environ 5 % !), nous rêvons de nous en émanciper. Le rêve de créer un métavers, ou de développer une superintelligence artificielle ou encore de coloniser Mars, rêves si chers à Elon Musk, à Mark Zuckerberg et à tous leurs collègues milliardaires de la néotech, c’est au fond celui de fuir le monde réel et exsangue que nous sommes en train de ravager…
Trump, le nouveau (des)POTUS ?
Depuis son retour à la Maison-Blanche, la brutalité décomplexée et la mégalomanie grotesque des déclarations fracassantes de Donald Trump ont longtemps suscité une sorte d’amusement fasciné, qui laisse de plus en plus place à la consternation et à une sidération atterrée face aux conséquences possibles d’une politique ostensiblement vouée à détruire l’ordre international pour, sur les ruines, asseoir l’hégémonie mondiale des USA. L’agressivité de Donald Trump est justifiée par sa doctrine simple comme un slogan publicitaire : MAGA = Make America Great Again. Est-ce si simple ? En fait, depuis la fin de la guerre froide, qui a consacré que les USA étaient désormais une hyperpuissance sans véritable adversaire (malgré les menaces du terrorisme islamiste et l’affirmation progressive de la Chine), la politique étrangère américaine est orientée par ses intérêts économiques. Ainsi, depuis la chute du Mur, tous les présidents américains successifs (Bill Clinton, Georges Bush Jr, Barack Obama, Joe Biden et Donald Trump) ont mené une politique de puissance ouvertement dictée par les intérêts américains : seules les modalités ont changé, en fonction de l’habileté diplomatique et/ou de l’hypocrisie des dirigeants américains… La rupture induite par Trump ne réside donc pas dans son slogan MAGA - qui est en outre erroné car les USA ne sont pas contestés en tant qu’hyperpuissance – mais dans l’écart entre le discours, tourné vers la défense des intérêts américains, et les actes, en grande partie tournés vers la promotion de ses intérêts personnels, en premier lieu ses intérêts financiers et ceux de sa famille. Même si l’histoire politique américaine est jalonnée de dynasties familiales, jamais aucun président américain n’a à ce point confondu la grandeur des USA avec la magnificence de sa propre personne et de son clan, versant dans un culte de la personnalité qui fait irrésistiblement songer à certains monarques ou dictateurs, ce qu’annonçait déjà l’assaut contre le Capitole et qu’accentue la mise au pas des institutions et des services fédéraux – notamment la police de l’immigration qui se comporte de plus en plus comme une milice à son service.
La mégalomanie délirante de Donald Trump ne fait aucun doute. Elle date depuis toujours, avec ses « Trump tower » et ses « Trump airplane », où son nom s’étale le long du fuselage en lettres d’or de plusieurs mètres, mais, auparavant, quand Trump n’était qu’un personnage excentrique et excessif de la vie publique américaine, alimentant les potins new-yorkais et poussant le « bling-bling » au-delà de toutes les limites connues en France (les Guignols s’en seraient régalés), il faisait rire. Désormais, cette mégalomanie fait rire et fait peur en même temps, par la fatuité et la dangereuse arrogance qu’elle dévoile chez un homme investi du pouvoir de diriger la première puissance mondiale. Ses tweets et ses « mèmes » ridicules, où Trump se met en scène en super-POTUS grimé en Pape, ou en Superman, ou en guerrier Jedi, son obsession de marquer l’Histoire à tout prix et d’en être récompensé du prix Nobel de la Paix, sa volonté d’inaugurer un défilé militaire le jour de son anniversaire ainsi que celle d’ériger – à l’occasion des festivités du 250ème anniversaire des USA - le plus grand arc de triomphe du monde (où je ne serai pas étonné de voir Trump siéger au firmament des personnalités américaines, en juste compensation de n’avoir pu faire agrandir le mont Rushmore pour y apposer son effigie), reflètent une personnalité éminemment toxique avide de se voir admiré et adulé comme le nouveau « maître du monde ». Cette prétention se double d’une grossièreté et d’une imbécilité crasse assez stupéfiantes, mais le plus stupéfiant me semble en fait la capacité des Américains à le tolérer, alors que la liste de ses outrances - dont une seule le disqualifierait en Europe - semble inépuisable : son racisme viscéral et pleinement assumé, son regard prédateur sur les femmes (son fameux "you can grab them by the pussy"), le slogan "Catch 'em all" de la traque des migrants qu'il a déclenchée à travers les USA (comme s'il s'agissait d'un remake de Pokémon Go), son refus obtus de reconnaître les impacts écologiques – pourtant largement documentés - des activités humaines (ou, plus exactement, il ne reconnaît que les effets servant ses intérêts comme par exemple la libération des routes maritimes en Arctique sous l'effet du réchauffement du pôle), la stupidité de ses interrogations sur la pertinence d’un bombardement nucléaire en Atlantique pour dissiper un cyclone en formation, la dangerosité de ses supputations sur l’efficacité d’inhaler de la javel pour tuer le virus du covid directement dans les poumons, l'absurdité de sa dénonciation de la vaccination obligatoire (malheureux bébés qu’une infirmière cruelle attend avec une seringue pour leur inoculer à la chaîne – comme à du bétail – des dizaines de vaccins d’un coup), l'idiotie de sa justification du lâchage des Kurdes (énoncée lors de son premier mandat et achevée lors de son deuxième mandat) par le fait qu’on ne leur doit rien puisque les Kurdes n’ont eux-mêmes rien fait pour soutenir les USA dans la guerre contre l’Allemagne ou le Japon, le narcissisme de son souhait d’organiser un défilé militaire et/ou un grand tournoi de MMA à la Maison-Blanche (devenue une annexe de Mar-a-Lago) pour célébrer son anniversaire, l'incohérence de sa distribution de taxes douanières basées sur des pourcentages incompréhensibles le conduisant à taxer des îles inhabitées au nom du rattrapage des balances commerciales, ou encore sa récente déclaration d’amour au charbon « the beautiful clean coal », etc. Si Trump était seulement violent et cynique, comme il le fut avec Volodymyr Zelinski ainsi qu’à plusieurs reprises avec les dirigeants européens, africains et américains (dont le Canada), ou en retirant unilatéralement les USA des organisations internationales qu’il discrédite aussi souvent qu’il peut, l’hypothèse raisonnable serait celle d’une bascule des USA vers une politique hyper-nationaliste mais, pour moi, le plus troublant est la profonde stupidité et la mégalomanie de la personne, égrenées à longueur de tweets et de fake news où plus personne ne peut démêler ce qui relève de la manipulation et ce qui relève de l’imbécillité, mais qui ne semble guère choquer aux USA…
L’attitude arrogante, erratique et indigne de Donald Trump est dangereuse, pour le monde et pour les USA. Ce qui semblait autrefois inconcevable - une guerre civile aux USA suivie d’une guerre mondiale (sous forme de conflits locaux attisés par les rivalités entre grandes puissances, comme au temps de la guerre froide, mais dans un contexte exacerbé par la prolifération nucléaire) – relève désormais du possible. 2026 est une année dangereuse pour la démocratie américaine car il est certain que le résultat des élections des mid-terms seront contestées. Quelle qu’en soit l’issue, démocrates et républicains suspecteront l’autre camp d’avoir manipulé le scrutin. Si Trump gagne, plusieurs Etats américains risquent de ne pas accepter de subir plus longtemps une politique intérieure qui vire au régime policier. Si Trump, qui est incapable d’envisager la défaite, venait à perdre, la question qui se pose est celle des garde-fous constitutionnels en cas de tentative de sa part pour empêcher la bascule du Congrès. Le risque d’émeutes est très élevé, comme autant d’étincelles pour l’embrasement général du pays qui pourrait servir de prétexte à l’établissement d’un état d’urgence indéterminé. Trump n’aime pas qu’on le brocarde sur ses tendances dictatoriales et va même, puisqu’il ne cache rien de son estime pour Vladimir Poutine qu’il a accueilli fort aimablement en Alaska en lui faisant l’honneur de monter dans sa voiture officielle, à s’irriter qu’on médise de son ami russe. En fait, Trump ne considère pas Poutine comme un dictateur – du moins pas plus que Trump ne l’est lui-même - et ce, pour une raison aussi simple qu’évidente, qui nous laisse un peu pantois de n’y avoir pas pensé avant. Pour Trump, les dictateurs sont des hommes stupides et méprisables qui ne règnent que par la force : en conséquence, ni lui ni Poutine ne peuvent être des dictateurs puisqu’ils sont tous deux des hommes supérieurement intelligents et pleins de bon sens !!! Il me semble que ce genre d’analyse (qui me fait irrésistiblement songer au mot de Coluche : « l’intelligence, on croit toujours en avoir assez, vu que c’est avec ça qu’on juge ») dévoile assez clairement le niveau d’intelligence de son auteur… Quand Donald Trump poussa le bon sens à juger pertinents et légitimes les remarques et conseils de Poutine, brillamment élu à plus de 98% lors des élections présidentielles de 2024, sur les dysfonctionnements de la démocratie américaine qui ont selon lui, notamment via le vote par correspondance, permis à Joe Biden de truquer les élections pour s’opposer à la réélection de Trump, on sut qu’on avait de bonnes raisons de s’inquiéter de l’appétence de Trump pour un pouvoir sans limite !
USA : une démocratie qui dysfonctionne et titube
Trump est un milliardaire mégalomane grotesque, stupide, inculte et grossier, dont la crédibilité ne repose que sur la puissance du pays qu’il préside et non sur ses qualités intrinsèques, quoi qu’il prétende dans son livre (qu’il n’a pas lui-même écrit) « The art of deal » où il se présente comme un génie du deal. Pour Trump, l’art du deal est un don, qu’on a ou qu’on n’a pas - «deal-making is an ability you're born with. It's in the genes.» - et il fait évidemment partie des élus. Comment la démocratie américaine, considérée comme l’une des plus robustes et efficaces du monde, a-t-elle pu faire émerger un tel personnage et le conduire au pouvoir ? Ainsi que je l’écrivais l’an dernier, en évoquant les élections présidentielles où les électeurs américains ont été contraints de choisir entre un vieillard malade et sénile (Biden) et un vieillard narcissique et inculte (Trump), cette démocratie dysfonctionne gravement, bien plus gravement que la crise de croissance des démocraties savamment analysée par Marcel Gauchet. On pouvait toutefois espérer un sursaut : il a eu lieu en partie puisque le DOGE, que Trump avait confié à Elon Musk brandissant sa tronçonneuse, a explosé sous l’effet de ses excès mais le constat reste accablant. Des amis, qui sont allés récemment aux USA, m’ont décrit une situation potentiellement explosive tant les tensions sont désormais exacerbées, notamment depuis l’assassinat de Charlie Kirk. Dans un pays où les armes circulent librement, chacun craint désormais de s’exprimer ou de croiser la route d’extrémistes illuminés. Dans certains états du Sud, le Ku Klux Klan a de nouveau pignon sur rue : il ne se présente plus comme un mouvement ségrégationniste contre les noirs américains mais comme un mouvement patriote de défense des « vrais » américains. Dans d'autres états, ce sont des Black Panthers qui patrouillent en milices armées pour protéger leurs quartiers - leurs territoires - contre les intrusions des policiers de l'ICE. Trump a-t-il réveillé les vieux démons de l’histoire américaine ou n’est-il en fait que la conséquence visible de tendances de fond dans la psyché américaine, portées à leur paroxysme ? Je penche pour la deuxième hypothèse : Trump en lui-même n’est rien qu'un épiphénomène du désir du peuple américain de se doter d’un leader incarnant sa volonté de puissance et c’est l’adhésion populaire à Trump qui constitue le vrai problème. La société américaine est profondément inégalitaire. A bien des égards, la structure sociale américaine ressemble à celle d’un pays du tiers monde, avec des inégalités criantes entre des élites s’accaparant la richesse du pays et le reste d’une population malade, détruite par la malbouffe (tout Européen qui met le pied pour la première fois aux USA est frappé par le nombre de personnes obèses et en mauvaise santé) et plongée dans la misère, privée d’accès à la santé ou à l’éducation, droits pourtant élémentaires dans la plupart des pays développés. A la violence étatique des dictatures oppressant leur population, les USA offrent le modèle d’une pauvreté endémique chez les exclus du « rêve américain » et d’une violence individuelle exacerbée par la libre circulation des armes à feu, où chacun profite et/ou se défie de son prochain, dans un monde divisé en prédateurs et proies et régi par les intérêts privés d'une caste de milliardaires.
Le monde que nous prépare l’oligarchie des milliardaires est un monde de rapports de force et de profonde solitude, accentuée par les simulacres de l’IA dont l’émergence irrésistible, de plus en plus perceptible, envahit nos vies et nous submerge de sa vacuité, creusant un vide existentiel (au cœur des études de Gilles Lipovestsky). Le Japon moderne offre sans doute un premier aperçu du futur qui nous guette : hikikomori, kodokushi, etc. autant de termes forgés pour décrire des vies recluses, dans l’attente de la mort solitaire, dans l’oubli et l’abandon jusqu’à ce que les voisins s’émeuvent de l’odeur émanant du cadavre… Est-ce là le monde dans lequel nous voulons vivre ? Un monde où une petite communauté de nantis profite de sa fortune et rêve à la jeunesse éternelle promise par la trans-humanité, tandis que le reste de l’humanité tente péniblement de survivre… Comment accepter comme normal de voir un clochard se tasser dans un coin de porte cochère, entre deux vitrines de magasins achalandés, pour manger en cachette le reste de sandwich qu’il vient de ramasser dans une poubelle, au milieu des autres déchets ? Ce monde est révoltant, à la fois par la mise en évidence de la misère humaine qu’une société débordante de richesses est capable d’engendrer mais aussi par l’indifférence de la foule, comme si nous nous étions accoutumés ou résignés à ne pouvoir y apporter remède, comme si l’individualisme et l’obsession des standards économiques (à en croire les spécialistes, tout va bien puisque le chômage recule, que le PIB se maintient et que les indices boursiers ont battu leurs records depuis l’élection de Trump) avaient tué toute faculté d’empathie (mais les enfants y sont encore sensibles : on lit dans leur regard l’incompréhension de la situation d’un adulte allongé dans le froid sur un carton, qu’on contourne en faisant semblant de ne pas le voir). Quand certains élus ou candidats, aux USA ou en Europe, vitupèrent contre les hordes d’immigrés violeurs et assassins, comment peut-on – au-delà des exagérations et des amalgames électoralistes - ne pas comprendre que cette violence est pour l’essentiel une violence en retour de celle qu’on inflige à des êtres humains, en premier lieu l’indifférence, jusqu’à les rendre fous ? Un soir d’hiver à Paris, en 2024, tandis que j’attendais mon tramway emmitouflé dans mon manteau et mon écharpe, avec quelques autres personnes, nous entendîmes, semblant s’approcher de nous, des hurlements continus, atroce mélange de douleur, de haine et de colère. Il faisait nuit et tombait doucement du ciel un mélange de pluie et de neige fondue, qui poissait les trottoirs d’une boue glacée. Regardant avec inquiétude dans la direction des cris, nous vîmes peu à peu venir vers nous, mais sur le trottoir opposé, un jeune migrant seulement vêtu d’un pantalon de survêtement élimé et aux épaules couvertes d’un drap sale… Il marchait pieds nus… Il regardait devant lui, les yeux fixes, la bouche ouverte et hurlait continûment, comme une bête à la mort. D’où venait-il ? Qu’avait-il enduré depuis la Syrie ou l’Afghanistan pour venir errer de nuit dans les rues de Paris, grelottant de froid et privé de tout, au milieu des vitrines de bars, de boulangeries, etc. Il avait sans aucun doute basculé dans la folie : était-il encore possible de faire quelque chose ? Nul, dans la station, n’esquissa un geste ou ne chercha à croiser son regard. Y compris moi. Qu’allait devenir ou faire cet homme ? Si j’avais appris, dans les jours suivants, qu’il avait agressé quelqu’un le soir même, je n’en aurais pas été surpris. Il y a beaucoup d’hypocrisie dans la récupération politique des crimes commis par des migrants. Comment s’étonner ou s’indigner que des gens, que nous laissons basculer dans la folie, deviennent finalement fous et/ou violents, et nous retournent en haine l’indifférence et le mépris que nous leur infligeons ? Pour lui, il était sans doute trop tard… Mais pour d’autres ?
Cette haine est le ferment du succès de Trump, qui s’érige en protecteur des bons Américains. Mais l’incroyable arnaque de Trump – milliardaire vautré dans les affaires et le business depuis l’adolescence - est aussi d’avoir réussi à se faire élire puis réélire comme président anti-système défendant le peuple contre les élites. Certes, Trump est indéniablement anti-système, en ce sens qu’il s’inscrit en rupture avec ses prédécesseurs à la Maison Blanche, mais le système nouveau qu’il incarne est encore plus radicalement tourné contre les intérêts du peuple, qui n’est plus envisagé que comme main d’œuvre corvéable ou masse de consommateurs offerts en pâture au marché qui les noie de distractions, au sens pascalien du terme, pour leur masquer l’inanité de la vie qu'ils mènent (dont la consommation de psychotropes et de drogues en tout genre est peut-être un autre symptôme) et la vacuité d'un système que Gilles Châtelet avait violemment dénoncée et raillée dans son pamphlet "Vivre et penser comme des porcs", publié peu avant son suicide. Vivons-nous comme des porcs ? Je pense – quitte à paraître excessivement méprisant – que la « stupidité docile » d’une grande partie du peuple américain, heureux tant qu'on lui permet de consommer sans entrave, a aussi compté dans le succès de Trump. Pour qu’un scénariste ait eu l’idée du film « Idiocracy », rapidement devenu culte, c’est qu’il y a quelque chose, dans l’atmosphère générale du pays, capable d’inspirer cette idée. Le taux d’illettrisme de la population adulte est estimé à environ 20% aux USA (chiffre officiel), ce qui traduit une situation de grande fragilité démocratique car une large proportion de la population, n’ayant pas les moyens de réfléchir par elle-même, est aisément manipulable via les réseaux sociaux ou les média, tous tenus par des milliardaires.
Grâce à leur omniprésence médiatique, et aussi grâce aux ambiguïtés du rêve américain, qui est principalement un rêve de puissance et de confort matériel, porté par un désir cupide d’accumulation de richesses, les milliardaires ont façonné la psyché américaine et se sont emparés de tous les leviers du pouvoir, transformant cette démocratie en ploutocratie. Un milliardaire, qui a l’habitude que l’argent lui ouvre toutes les portes, ne peut comprendre que ses désirs ne soient pas exaucés. Bien avant que n’éclate l’affaire Epstein, le film de Stanley Kubrick « Eyes wide shut » illustrait comment l’impunité du pouvoir et de l’argent permettait à une communauté de milliardaires new-yorkais de s’affranchir de toute limite, au mépris de toute humanité… Le pouvoir est une drogue addictive qui grille le cerveau, et on devrait se défier systématiquement de toute personne manifestant ouvertement son appétence. Très rares sont les personnalités politiques qui résistent à l’ivresse du pouvoir et de l’argent, encore plus rares celles qui y résistent quand elles ont presque été conditionnées par naissance à tout obtenir d’un simple « je veux » qui résonne comme « j’exige ». Le Conseil de la Paix, créé par Trump pour saper l’ONU et les principes du multilatéralisme, n’est rien d’autre qu’une communauté d’allégeance à sa volonté personnelle, érigée en principe de droit comme il l’a énoncé sans aucun scrupule en janvier 2026 lors d’une interview : « I don’t need international laws. I’m limited only by my own morality » reformulant à sa façon l’impératif catégorique de Kant sur l’universalité de la morale d’une volonté raisonnable… Ainsi, persuadé que tout ce qui lui passe par l’esprit est bénéfique à l’humanité parce qu’émanant de sa volonté, Trump ne s’interroge probablement jamais sur la validité ni sur la valeur éthique de ses exigences et doit sincèrement considérer que le prix Nobel de la paix aurait déjà dû lui avoir été remis dix fois (alors que sa versatilité et sa vision à court terme ont déjà causé des catastrophes) ! Il est tout aussi probable qu’il croit sincèrement que ses opposants sont systématiquement dans l’erreur, puisqu’ils s’opposent à lui, et sont de dangereux séditieux qu’il faut mater lorsqu’ils s’obstinent dans l’erreur. En fait, l’existence des milliardaires au sein d’une démocratie constitue une menace mortelle car une telle concentration d’argent et de pouvoir dans les mains de quelques individus, totalement asservis au pouvoir qu’ils croient détenir, fausse son fonctionnement. Cette concentration manifeste une forme de folie généralisée, le reflet d’une névrose hyper-matérialiste car rien d’autre ne peut expliquer le rêve – hélas contagieux par désir mimétique – d’accumuler tant d’argent qu’une vie entière ne suffirait pas à le dépenser, et d’étaler tant de luxe ostentatoire pour affirmer sa supériorité sur la « masse ». Et cette folie engendre en réaction, par dégoût et colère, des mouvements ou des actions à la folie également meurtrière. L’actuelle popularité, dans certains milieux militants, de Luigi Mangione ou de Théodore Kaczynski (théoricien et praticien de l’éco-terrorisme, sous le nom de « Unabomber ») devrait interroger sur l’adhésion à des formes de plus en plus violentes de rejet. Et je me suis parfois demandé, à l’écoute des moments médiatisés du procès des auteurs des attentats commis en France le 15 novembre 2015, si la bascule de certains jeunes dans l’islamisme radical ne résultait pas de la récupération de cette réaction d’exécration – en partie compréhensible et même légitime – et qu’il est donc vain de prétendre lutter contre l’islamisme radical sans aussi s’interroger sur les travers de nos sociétés malades, distillant une détestation qu’elles ne savent combattre que par une détestation en miroir…
Les milliardaires vers la guerre totale
Qui a lu Gaston Bouthoul – le fondateur de la polémologie et le meilleur penseur du « phénomène guerre » - sait que la guerre demeure le moyen privilégié des sociétés humaines pour régler leurs difficultés et que le point de bascule d’une société vers la guerre réside dans l’élimination violente de toute opposition interne. Cette purge, qui repose en général sur la désignation préalable d’un bouc émissaire (cf la théorie de René Girard) dont il faut purifier la société pour la débarrasser de ses ennemis intérieurs, est l’acte précurseur d’une mobilisation de plus grande ampleur. Et, dans le contexte international, l’ennemi est déjà désigné : la Chine, que Trump pourrait avoir envie de briser avant qu’elle devienne un rival trop puissant capable de contester son hégémonie. Trump fauteur de guerre, malgré sa convoitise du prix Nobel de la Paix ? Oui, il me semble tout à fait possible que sa politique débouche sur une guerre planétaire de grande ampleur, sous le seuil de la dissuasion nucléaire mais terriblement meurtrière comme la guerre actuelle entre la Russie et l’Ukraine, et que, dans les décennies futures, le souvenir de Thomas Matthew Crooks soit honoré comme celui de Georg Elser ou Hans Scholl. Trump mènera sa guerre au nom de la grandeur civilisationnelle des USA et de l’Occident mais il risque davantage de s’inscrire dans l’Histoire comme le fossoyeur de la puissance américaine que comme celui qui aura consolidé la puissance américaine. En effet, en cas de conflit, la Chine saura probablement se défendre, que ce soit par des moyens militaires (qu’elle développe très rapidement) ou par des moyens indirects comme le déclenchement d’une crise financière (même si la Chine serait également elle aussi ébranlée en retour). La lecture de « L’art de la guerre » de Sun-Tzu, général chinois du VIème siècle avant J-C, dévoile que l’art chinois de la guerre, dont les principes restent très actuels, réside dans la duperie. Sun-Tzu enseigne qu’il faut paraître fort sur ses points faibles et cacher ses points forts, pour inciter l’adversaire à engager le combat dans des circonstances qu’il ignore lui être défavorables et dont il prendra trop tardivement conscience pour éviter d’être défait. Cette stratégie repose sur la connaissance préalable et objective de ses forces et faiblesses par rapport à celles de l’adversaire, d’où la maxime la plus célèbre de l’ouvrage : « Connais ton ennemi et connais-toi toi-même ; eussiez-vous cent guerres à soutenir, cent fois vous serez victorieux. » qui explique l’obsession de la Chine pour l’espionnage. Même si les USA pratiquent eux aussi intensément l’espionnage (y compris envers leurs alliés et leur propre population, avec des méthodes de plus en plus intrusives grâce aux outils d'IA pour exploiter les données des réseaux sociaux et des data-centers), je crains que Trump et ses conseillers ne soient pas assez subtils pour comprendre qu’ils agissent d’une manière qui – à leur insu – crée un rapport de force progressivement propice à la Chine sur le long terme, qui se contente pour l'instant d’agir discrètement pour récupérer à son profit les espaces libérés par les USA, qui ont détruit tous les liens diplomatiques de coopération et de softpower patiemment tissés depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Trump a réussi à distendre la relation privilégiée des Américains avec ses meilleurs alliés, en Europe et au Canada, en les menaçant et en les insultant à longueur de tweets intempestifs, allant jusqu’à se moquer des centaines de soldats européens morts en Afghanistan pour soutenir les USA dans leur combat contre le terrorisme d’Al-Qaida et des talibans, qui ont d’ailleurs finalement triomphé... Cette distance n’est pas encore une défiance mais l’affolement de nombreux pays européens, dont certains vont désormais jusqu’à envisager de se doter, à l’imitation de la France, d’une force de dissuasion nucléaire, trahit que le lien de confiance a été rompu – sans doute durablement - entre l’Europe et les USA.
Mais il ne s’agit pas seulement de la rivalité des USA avec les autres grandes puissances – en premier la Chine - qui menacent son hégémonie : au-delà des enjeux géopolitiques, les milliardaires réunis autour de Donald Trump sont aussi en guerre avec le monde, qu’ils ont mis au pillage en acceptant cyniquement les dommages de long terme par cupidité de court terme. Le slogan « Drill, baby, drill » cher aux MAGA ne signifie pas que Donald Trump est ignorant des dégâts provoqués par sa frénésie de forage mais juste qu’il s’en fiche car l’intérêt financier immédiat prime sur tout le reste. Au contraire, on peut supposer que Trump est pleinement conscient du dérèglement climatique puisqu’il escompte pouvoir en bénéficier pour contrôler l’Arctique et en exploiter les ressources minières et pétrolières (ce qui n’est pourtant pas certain car le dérèglement climatique, s’il venait à perturber le Gulf Stream, pourrait aussi accentuer les tempêtes polaires et la rigueur hivernale dans l’hémisphère nord). Les générations futures (y compris ses petits-enfants) le maudiront peut-être mais, pour le moment, tant que les cyclones tropicaux ne l’empêcheront pas de profiter de ses parties de golf à Mar-Lago, il s’en accomodera… Le mépris de Donald Trump, qui n’a même daigné se faire représenter à Belem au sommet de la COP30, menace d’anéantir les progrès obtenus – ou a minima d’y mettre un coup d’arrêt - depuis le 1er sommet de la Terre tenu à Rio en 1992. Sous l’impulsion des USA, le monde retombe dans l’erreur fondamentale de croire que l’Histoire humaine s’impose au monde, or il est évident que l’humanité périra avec le monde si nous le détruisons. Dès les années 1990, dans « Le contrat naturel », Michel Serres (qui fut quelques années officier de marine avant de devenir la voix philosophique française la plus pertinente et la plus profonde sur les enjeux écologiques) avait affirmé la nécessité d’une symbiose entre l’Humanité et le Monde et avait proposé d’ériger la Terre (et l’ensemble du vivant, qu’il appelait la « Biogée ») en sujet de droit. Son projet était l’élaboration d’un Contrat naturel complétant le Contrat social pour transformer la démocratie en « cosmocratie », c’est-à-dire en système de gouvernance à l’écoute (notamment via une recherche scientifique désintéressée et non plus soumise aux enjeux économiques) des grands équilibres et des liens entre le Monde et l’Humanité, aujourd’hui équipotente à un Etre-Monde. Michel Serres dénonçait notre « acosmie », la destruction de notre lien au cosmos que tous les peuples et civilisations avaient su préserver dans leurs cosmogonies. Comme un écho de la sortie de l’âge des religions (si bien décrite par Marcel Gauchet), le mystère des anciennes mythologies et religions a été effacé et remplacé par un techno-scientisme proche de l’idolâtrie. Cette fascination est dangereuse car elle se double d’un nouveau messianisme. Après avoir saccagé la Terre et l’avoir rendue presque inhabitable pour tous les êtres vivants, que nous avons globalement tous domestiqués ou exterminés (la biomasse planétaire des mammifères se répartit désormais entre les humains à environ 35 %, les animaux domestiques, dont le bétail, à environ 60 % et les mammifères sauvages, dont les mammifères marins, à environ 5 % !), nous rêvons de nous en émanciper. Le rêve de créer un métavers, ou de développer une superintelligence artificielle ou encore de coloniser Mars, rêves si chers à Elon Musk, à Mark Zuckerberg et à tous leurs collègues milliardaires de la néotech, c’est au fond celui de fuir le monde réel et exsangue que nous sommes en train de ravager…
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Elies. “Achèvement de la dissolution de la démocratie américaine dans la ploutocratie et l'autoritarisme.” Atelier, Poezie.ro, https://poezie.ro/atelier/elies/jurnal/14199476/achevement-de-la-dissolution-de-la-democratie-americaine-dans-la-ploutocratie-et-lautoritarismeComentarii (2)
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